Intervention de Jean-Pierre Béguin sur le plan Région des ingénieurs et techniciens

Monsieur le Président, chers collègues,

 Je suis ingénieur. je crois au progrès ; je déteste cette dénomination «d’innovation ». Cette citation, nous la devons à Etienne Klein, ingénieur physicien, philosophe des sciences attaché au CERN dans son ouvrage « Sauvons le progrès ».

Le progrès prend en compte une « philosophie de l’histoire » et ambitionne d’améliorer notre avenir en prenant en compte le passé alors que l’innovation n’est qu’un levier parmi d’autres pour atteindre cet objectif.

Le phénomène est constaté dans tous les pays industrialisés : les formations scientifiques attirent de moins en moins. Les facultés des sciences des universités affichent des taux de remplissage en chute libre. De la même façon, souvent à un degré moindre, les formations à la technologie ou à l’ingénierie ne tiennent plus le haut du pavé. Si l’on part de l’étymologie du mot ingénieur (celui qui s’ingénie, celui qui introduit du génie dans un projet), la crise des vocations que connaît ce métier est inquiétante. Correspond-elle à une diminution de l’appétence à innover, à rêver, ou bien à une incapacité à mettre les rêves en œuvre ?

Mais au fait, c’est quoi un ingénieur aujourd’hui ? Quand on tape « ingénieur » dans Google image, la plupart des images montrent un bonhomme avec un casque et une cravate, étrange stéréotype complètement dépassé…

Selon la Commission des titres d’ingénieur, organisme qui évalue toutes les formations d’ingénieur françaises, le métier de l’ingénieur consiste à : « poser, étudier et résoudre de manière performante et innovante des problèmes souvent complexes de création, de conception, de réalisation, de mise en œuvre et de contrôle, ayant pour objet des produits, des systèmes ou des services, et éventuellement leur financement et leur commercialisation, au sein d’une organisation compétitive. Il prend en compte les préoccupations de protection de l’homme, de la vie et de l’environnement, et plus généralement du bien-être collectif. » 

Les ingénieurs sont près d’un million en France aujourd’hui et sont présents dans tous les secteurs ; Cela représente autour de 3% des actifs mais imaginez que c’est près de 35 000 ingénieurs qui arrivent dans le monde du travail chaque année, contre moins de 10 000 au milieu des années 70. En Auvergne-Rhône-Alpes, ce sont près de 25 000 ingénieurs en cours de formation. Certes, le titre « d’ingénieur » a beaucoup évolué depuis. Considérés comme des « savants » dans les années 50, ils sont aujourd’hui de « super techniciens » ou de « super commerciaux » dans une proportion significative (pas tous quand même) et le métier d’ingénieur a bien changé. Cependant, leur contribution au progrès de notre société est importante dans notre monde hyper-technologique. Il y a autant de métiers différents au sein des ingénieurs que de domaines dans le monde du travail. En fait, dans le terme d’ingénieur, il faut y voir un titre plutôt qu’une fonction ou un métier. Généralement cadres ou dirigeants mais pas toujours, les ingénieurs organisent le travail dans les entreprises, les organismes et l’industrie. Ils doivent avoir les compétences techniques et humaines nécessaires au bon déroulement des différents projets en gérant les aspects techniques, humains, commerciaux, budgétaires, environnementaux, etc.

Il est clair qu’aujourd’hui, on ne demande plus aux ingénieurs d’accroître les connaissances de l’homme et des entreprises pour permettre un progrès de notre société mais bien des innovations pour rester compétitif et augmenter les bénéfices dans une mondialisation sans pitié.

Le plan région Auvergne-Rhône-Alpes des ingénieurs et des techniciens préconise une démarche forte et volontariste, attestant que la formation d’ingénieurs et de techniciens est un levier important pour repenser notre modèle économique et que les régions en avance dans ce domaine seront les plus à même d’exploiter les efforts de recherche et d’innovation. Evidemment nous sommes en phase avec cette posture annoncée mais il nous semble que pour atteindre l’objectif de « repenser notre modèle économique » voulu dans ce rapport et penser ce métier comme le définit la commission des titres d’ingénieur, il serait judicieux de suivre les préconisations de la Banque publique d’investissement dont on ne peut douter de l’expertise en matière d’innovation au service de l’entreprise, qui affirme, je la cite :

L’innovation ne doit plus être uniquement associée à la technologie car beaucoup de démarches d’innovation sont d’ordre organisationnelle, sociale, citoyenne, liée aux usages. L’innovation est de plus en plus collaborative, de plus en plus rapide et propose des ruptures avec l’existant. Elle est de plus en plus co-conçue avec l’usager final dans le cadre d’un processus qui ne se limite plus au couple chercheur/industriel.

Toutes ces nouvelles formes d’innovation sont mal prises en compte dans les dispositifs d’accompagnement et de financement de l’innovation. L’innovation sociale se situe dans ce contexte et doit s’associer à toutes les démarches qui plaident pour une vision élargie de l’innovation.

Les besoins de notre société encore peu couverts, et pour lesquels l’innovation sociale est importante, sont nombreux. Il peut parfois s’agir de problématiques structurelles comme l’emploi ou le logement, ou de problématiques émergentes comme le vieillissement de la population (santé, dépendance), les nouvelles formes d’exclusion sociale (précarité énergétique par exemple), la petite enfance, la protection de l’environnement (gestion de l’eau, déchets, énergie). 

Vous l’aurez compris enrichir ce plan par la prise en compte de l’innovation sociale dans les axes d’intervention affichés de ce plan nous paraît indispensable et porteur d’éléments essentiels à la formation de l’ingénieur de demain.

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